Gazenergie

Une femme déterminée qui n'a pas hésité à se brûler les doigts

Zürich, 27.09.2018

 

La reine Doris a abdiqué. Doyenne de fonction du Conseil fédéral, Doris Leuthard, 55 ans, n'a pas renâclé pendant douze ans à lancer de grandes réformes, quitte à parfois se brûler les doigts. Son nom restera associé à la sortie du nucléaire.

La démocrate-chrétienne argovienne avait annoncé il y a un peu plus d'un an qu'elle quitterait le Conseil fédéral d'ici la fin de la législature. Depuis, les aruspices ont maintes fois essayé de lire dans ses faits et gestes la date exacte de son départ. Certains l'ont vu rejoindre la banque Raiffeisen.

Fin de règne agité

Doris Leuthard a persévéré même si elle n'a pas réellement connu d'instant de grâce ces derniers mois. Sa rencontre au sommet, en novembre 2017, à la fin de sa seconde année présidentielle, avec le président de la Commission européenne Jean-Claude Junker n'a pas sorti le dossier européen de l'ornière mais provoqué de nouvelles crispations.

Quelques mois plus tard, l'affaire CarPostal a explosé dans les mains de la ministre des transports. L'Argovienne a pu terrasser l'initiative No Billag. Pour qu'ensuite ses plans sur l'avenir du paysage audiovisuel attirent les critiques de la presse. Les soupçons d'une trop grande accointance avec la SSR refont surface.

Doris Leuthard laisse d'autres travaux en plan, comme la privatisation partielle de Posfinance, l'ouverture totale du marché de l'électricité ou la nouvelle taxation de la mobilité. Mais elle n'a pas chômé depuis son arrivée à la tête du Département fédéral de l'environnement, des transports, de l'énergie et de la communication (DETEC).

Sortie de l'atome

Lorsque l'ancienne ministre de l'économie a repris fin 2010, au nez et à la barbe du PS, les rênes de ce dicastère, les critiques pleuvaient dans le camp rose-vert. On lui reprochait de n'être que le commis voyageur d'economiesuisse.

Soupçonnée aussi d'être l'alliée du lobby nucléaire, l'Argovienne a fait mentir ces augures en portant la décision de renoncer à l'atome, juste après la catastrophe de Fukushima et avant les élections fédérales de 2011. Elle a remporté la votation populaire sur la nouvelle stratégie énergétique.

Non sans avoir auparavant convaincu les Suisses de ne pas suivre la gauche, qui réclamait davantage. La révision de la loi sur le CO2 qu'elle a initiée risque de donner bien du travail à son successeur.

Profil particulier

La politicienne au profil particulier - une libérale ni chrétienne sociale ni catholique conservatrice - a trouvé des soutiens à géométrie variable au Parlement. Elle s'est battue contre la gauche pour décrocher en votation populaire un deuxième tunnel routier au Gothard.

Et c'est contre la droite et le lobby routier que la conseillère fédérale a dû lutter pour repousser l'initiative dite de la vache à lait. Le financement des transports a été un de ses grands chantiers. Le deux fonds ferroviaire puis routier ont passé le cap des urnes.

Quelques échecs

Tout ne s'est pas passé sans anicroche. La démocrate-chrétienne a échoué devant le peuple avec son projet d'augmenter le prix de la vignette de 40 à 100 francs pour financer certains tronçons routiers. Elle est passée à deux doigts de la déconfiture avec la généralisation de la redevance radio/TV.

L'aménagement du territoire lui a donné beaucoup de fil à retordre. Doris Leuthard a subi les foudres du Valais, où son parti le PDC est roi. L'Argovienne a dû encaisser le succès de l'initiative populaire de Franz Weber limitant les résidences secondaires. Et c'est un accord entre Vera Weber et la droite qui a permis d'assurer une loi d'application.

Charme, humour et tempérament

La ministre sait défendre ses positions avec charme, humour et tempérament. En plus du français, elle s'exprime volontiers en italien ou en anglais. La conseillère fédérale ne s'est pas cachée derrière la langue de bois et a répondu plusieurs fois sans détour aux parlementaires.

"Vous pourrez peut-être l'éviter si vous supprimez la nature mais c'est comme ça: les animaux mangent des animaux", a-t-elle lancé lors d'un des innombrables débats sur le loup.

Doris Leuthard a présidé le PDC juste avant d'être élue avec brio au Conseil fédéral. C'était alors la "Reine Doris" ou la "Superstar Leuthard". L'Argovienne a fait oublier à son parti le traumatisme de l'éviction de Ruth Metzler en 2003.

Moins de succès à l'Economie

A l'Economie, la conseillère fédérale a déjà dû batailler ferme. Elle n'a pas réussi à imposer une réforme du droit de bail. Et le projet d'accord de libre-échange agricole avec l'Union européenne a pris l'eau.

Mais Doris Leuthard a tenu bon concernant l'introduction du principe du Cassis de Dijon. Elle s'était distinguée en appelant le syndicaliste Serge Gaillard à la direction du travail au Secrétariat d'Etat à l'économie. Tout en pêchant dans le vivier démocrate-chrétien le nouveau Monsieur Prix Stefan Meierhans.

Ses détracteurs ont souvent eu la dent dure. Lors de la campagne sur l'initiative demandant d'interdire les exportations du matériel de guerre, le Jeunesse socialiste l'a montrée les mains ensanglantées sur une affiche.