Gazenergie

Piscines de combustibles nucléaires menacées de saturation

Zürich, 30.11.2018

 

Les immenses piscines où refroidissent les combustibles irradiés dans les centrales nucléaires approchent de la saturation en France, selon des experts. Cette situation risque de bloquer progressivement les réacteurs atomiques dans un pays qui tire 75% de son électricité du nucléaire.

La situation est "globalement très tendue" dans ces piscines situées à la Hague, dans le nord de la France, résume l'institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN), bras technique de l'autorité de sûreté nucléaire (ASN), dans un rapport rendu public en octobre.

Dans ces bassins gérés par le groupe Orano (ex-Areva), environ 10'000 tonnes de combustibles irradiés pour fabriquer de l'électricité refroidissent avant, pour la plupart, d'être retraités sur place. "Avec 5 à 7% maximum d'espace disponible, on est au bord de l'occlusion intestinale", renchérit le chargé des questions nucléaires de Greenpeace France Yannick Rousselet à l'AFP.

Six mois

Si ces installations, qui vieillissent, "s'arrêtent pour un problème technique, on est à six mois de la saturation", poursuit M. Rousselet, soulignant la multiplication des aléas.

Le directeur général de l'IRSN Thierry Charles, interrogé par l'AFP, nuance le constat. "En cas d'arrêt brutal de la Hague et si vraiment aucune des deux usines ne démarre à nouveau, en un à deux ans les piscines sont remplies", dit-il. Mais dès lors, "en très peu d'années", l'ensemble des réacteurs français progressivement s'arrêtera, faute d'endroit pour évacuer les combustibles usés.

Dans le rapport officiel de l'IRSN, le pourcentage d'espace disponible dans les piscines est biffé. Mais, selon un projet du rapport dont l'AFP a eu une copie, ce taux était de 7,4% le 1er janvier 2016, loin des 30% affichés aujourd'hui par Orano. Selon des sources concordantes, l'entreprise compte libres des espaces occupés par des rebuts qu'elle prévoit de vider.

Quoi qu'il en soit, une "saturation progressive" menace les piscines. La quantité de combustibles augmente d'une "petite centaine de tonnes" par an, car l'opérateur historique EDF envoie davantage de combustibles à la Hague qu'Orano n'en retraite, précise M. Charles.

Combustible retraité

Les piscines de la Hague seront ainsi pleines au plus tard "peu après 2030", selon l'IRSN. EDF "travaille actuellement sur la conception d'une piscine" supplémentaire, de 5000 tonnes, opérationnelle "autour de 2030", selon l'entreprise. Mais que prévoit l'industriel en cas de "retard"?, l'a interrogé l'ASN dans un avis le 18 octobre.

D'autant que le projet d'EDF "ne permet pas d'intégrer de marge pour faire face à d'éventuels aléas" alors que le "vieillissement" des usines "pourrait remettre en cause (...) la pérennité des installations", selon l'IRSN.

De la corrosion plus rapide que prévue d'évaporateurs de 8 mètres de haut, rendue publique en 2016, au remplacement annoncé à la mi-novembre d'une pièce trop usée de 3,6 tonnes, en passant une grève d'un mois et demi: la Hague est déjà soumise à des aléas. Orano a retraité et donc sorti des piscines moins de combustibles que prévu en 2017 et 2018.

Au-delà, le risque de saturation des piscines complique la réduction de 75 à 50% de la part du nucléaire dans la production d'électricité française. Pour l'heure, seuls des réacteurs anciens, susceptibles d'être arrêtés, fonctionnent avec du MOX, ce combustible fabriqué par Orano à partir du plutonium extrait des combustibles usés. Or, si l'on ferme des réacteurs "moxés", Orano extrait moins de combustibles de ses piscines pour fabriquer le MOX qui les alimente, explique l'IRSN.

"Préoccupée" par la question, la députée du parti présidentiel La République en Marche (LREM) Barbara Pompili, interrogée par l'AFP, demande que soit examinée la piste d'un "entreposage à sec" des combustibles usés, répandu dans les pays étrangers, qui ne pratiquent pas le retraitement, exception française.

L'IRSN estime en effet à environ cinq ans seulement le délai de mise en place de ce dispositif. Mais EDF indique ne "pas (avoir) opté pour cette solution" pour des raisons de "sûreté". Près de 5000 personnes travaillent à la Hague, site qui concentre le plus de radioactivité en Europe.